Allo... Police ?

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Un voyage de rêve

© Christian JAMART

L'impression d'une descente, de tomber des ailes d'un ange, puis de rebondir sur le sol comme une balle de golf.

- Monsieur Crispin ! Monsieur Crispin !

Les mots martèlent. D'autres grésillent dans ma tête, comme sous l'aiguille d'un microsillon. Un doigt pointe vers ma poitrine, une voix sourde remonte du néant : «Toi, je te tuerai !».

- Monsieur Crispin ! Monsieur Crispin !

A nouveau les mots-timbales. Où suis-je, bon sang ? J'ai mal. Une femme m’appelle. Que sait-elle de la résonance douloureuse des choses ? J'ai froid... Mais c'est d'un froid intérieur dont je souffre, un de ces froids qui nargue la couverture. La même sérénade roule sur un cri de mouette, dans les tréfonds de ma mémoire : "Toi, je te tuerai !". J'habite une sorte de bogue d'ouate. J'esquisse un mouvement de tête et j'ai mal, très mal.

- Monsieur Crispin ! Monsieur Crispin !

Les mots frappent encore, comme si c'était leur lot de meurtrir au bout d'un temps, pour donner un relief aux choses. Les mots. Me voilà revenu, c'est certain et triste. Triste de resigner un nouveau bail de chair. La fille appelle encore.

Je réponds par un battement de cils. Quand comprendra-t-elle ? Elle est penchée sur moi. Le brouillard se fait moins dense. J’entends toujours le chant du ressac. Mon oreille s’y accroche, s’y suspend, s’y agrippe. C’est ma bouée de sauvetage. Jamais je n’aurais dû revenir. Maintenant, je crois que la fille me sourit. Je n'ose plus bouger la tête. "N'appelez pas, s'il vous plaît". Je pense cette petite phrase-là mais ne peux la prononcer. Où suis-je exactement ? Le vieux microsillon tourne encore à l'intérieur, la boîte noire me parle, ressasse sans cesse la même litanie : "Toi, je te tuerai !"

Je sens qu'on me remet une couverture, retrouve brusquement conscience d'un corps, le mien, étendu sur un lit étroit, au matelas dur. Les choses reprennent forme, je rentre dans le temps de ce monde comme un employé de bureau regagne ses quatre murs, après les vacances. J'essaye de retrouver mes marques. Où suis-je, bon sang ? A droite, au-dessus de moi, pendu à un crochet, un sac de liquide, dont le tuyau descend vers mon bras droit. On dirait même qu'il y entre. Un hôpital. Oui, c’est ça, ce ne peut être qu’un hôpital. J'ai toujours très peur de bouger, parce que je n'ai jamais pu souffrir comme un autre. Timide mouvement de la nuque vers la gauche. Mes yeux sur un rectangle de jour. La hantise d’avoir mal. L'infirmière n'appelle plus. Elle me regarde faire ma gym-paupières. Il... il pleut ! Oui, il pleut. La vitre est striée de barreaux humides qui se tordent sous les rafales de vent. J'en ai l'estomac qui fait du yo-yo, un peu comme si j’avais le mal de mer. Ma nausée couve dans un cube blême. A droite, un rideau. Quelqu'un respire bruyamment derrière.

- Quel est votre prénom, Monsieur Crispin ?

J'articule péniblement : "Philippe". Cela suffit à arracher un autre sourire à l'infirmière.

- Il pleut...

- Oui, Monsieur.

Ce sont les premières paroles que je suis arrivé à prononcer. Quant aux questions qu'elle attend probablement, je ne parviens toujours pas à les poser. Parce que le silence me tend une main transparente et que je la serre avec complaisance, comme celle d'un ami de toujours. Pourtant, à l'intérieur, le microsillon tourne encore, les mots harcèlent, enflent comme des abcès, boursouflent ma conscience indécise à reprendre ses marques : "Où suis-je ? Que m'est-il arrivé ?"

- Vous ne voulez pas savoir où vous êtes et ce qui vous est arrivé ?

Elle a parlé juste avant moi. Peut-être pour me tenir éveillé ? Je n'aime pas être devancé et, vexé, hoche la tête de mauvaise grâce.

- Vous êtes à Bruxelles, à l'Hôpital B. Vous avez eu un accident de voiture.

Il va falloir que je dise quelque chose maintenant. Et de préférence quelque chose de plausible.

- J'ai tué ou blessé quelqu'un ?

- Vous ne vous souvenez pas ?

- Non.

- Ça s'est passé sur le ring. Votre voiture est complètement démolie. Vous avez eu de la chance d'en sortir vivant car vous rouliez vite... trop vite ! Le sol était humide, vous avez dérapé et... Mais il n'y a pas d'autres blessés. Il faut que je vous laisse un moment, le temps d'avertir le médecin que vous avez repris connaissance. Ce ne sera pas long. En attendant, tâchez de garder les yeux ouverts.

La porte, que je ne vois pas parce qu'elle est derrière le rideau, va se refermer. En douceur. J'entre à nouveau dans la moelleuse confrérie du silence. Ce compagnonnage me plaît. Alentour, le monde commence à peser un peu moins lourd. Nausée. Nausée encore. Les murs sont lait tourné. Ils ont la couleur souffrance. Blanc. Lait. Lait encore. Bébé, j’en ai bu, comme tout le monde. J’ai bu la douleur d’exister depuis ma première dent. Et encore, par rapport à beaucoup d’autres, je n’ai pas eu à me plaindre. Je suis une banale histoire de chair, malade d'un corps, d'une vie, la mienne, ce superflu dont beaucoup de gens se seraient bien passés. Paradoxalement, il me reste quand même la volonté d’exister, d’aller plus loin, c’est-à-dire nulle part. N’est-ce pas là que nous allons tous ? Mais moi, c’est en navire que je veux y aller. La mer. Elle a beau être immense, je la tiens dans ma cage de chair et je la hume, je l’aspire, je la vampirise. Ce n’est pas moi qui flotte sur elle, c’est elle qui flotte en moi. Pour le moment, c’est marée basse. Je n’ai qu’à fermer les yeux et ça remonte. Mon subconscient se substitue à la lune pour régler les flux et reflux. La ligne de l’horizon ondule dans la brume et le soleil ne veut pas percer. Des nuages grisâtres cognent les flots. Personne sur les bancs peints en blanc de la digue jaunâtre. Le vent a la couleur ocre de l’automne, lève des bouffées de sable, tourbillonne aux quatre coins de mon âme.

Bouche sèche. De l'eau. Absorber un corps fluide. M’emplir d’une fraîche raison d'être. Il faudrait retourner davantage en arrière, laisser l’enfant rejaillir, le faire courir derrière un ballon ou l’accrocher à son cerf-volant, des heures durant, sur la plage déserte, et puis, d’un bond de matière grise, sauter à l’adolescence, se trouver devant un jeune homme imberbe, en train de lorgner des filles presque nues bronzer sur la plage. Plus tard, c’est-à-dire aujourd’hui, à l’orée de mes vingt-sept ans, l’image plus nette du temps de mes dernières vacances. La mer encore, avec Julie aux basques, mais la mer quand même. Mes promenades au bord du large, le torse à l’air, les pieds dans l’eau, le pantalon retroussé au-dessus du genou, tandis que Julie grille sur un essuie blanc. Ensuite, l’une ou l’autre partie de pétanque, avec le père de Julie, des jets de lumière sur une joue, puis sur l’autre, et le soir, l’eau sablonneuse de la douche roulant sur mon corps nu. A minuit, l’appel irrésistible du large et ce vent, ce vent qui porte le chant des sirènes, lèche mes épaules de homard mordues de soleil.

La pluie tambourine sur la vitre. Maintenant, j'ai envie d'eau partout, d'air frais, de me laver des odeurs ambiantes d'éther. J’éprouve une méchante impression de saleté, comme rapatrié dans un sac de vase.

Combien de temps vais-je rester ici ? J'essaye de bouger les mains, puis les pieds et les jambes. Tout semble fonctionner normalement sauf la tête qui me fait vraiment mal. Je ferme les yeux. Les contours d'un visage... "Papa... Papa !" L'image se loge en moi, comme une icône dans un tabernacle. Je force, essaye de figer chacun des traits de son visage, d'en graver les contours sur le disque dur de ma matière grise. Pas facile. Je n'avais que dix-neuf ans lorsqu’il m’a laissé. Parti sans laisser d’adresse dans son joli pyjama jaune et moi, à son chevet, impuissant à le retenir. Le disque patine dans l'ouate. Je dois renoncer, céder le pas à la torpeur, comme soulagé d'être "hors circuit".

A gauche, dans un rectangle de jour flou, j'entends la pluie me faire des remontrances, peut-être parce que j'ai fermé les yeux ? L’infirmière ne veut pas que je dorme. De l'eau, s'il vous plaît. Je voudrais qu'on s'occupe de moi, tout de suite, qu'on me prenne en charge, que l'Absolu se décide à me réinscrire au registre des incarnés.

Soif, toujours. Revêtir la fluide pelisse, les gouttes-graines de nuages-saules, boire ces perles d'ange estropiées sur la vitre par des hachures de vent. A l'intérieur, je souffre toujours du même froid neutre, la couverture ne sert à rien, il me semble que je tangue. Voilà Julie qui remonte. Parce qu’elle remonte toujours à heures fixes. Ses parents, les Clignet sont des "bons bourgeois". Image de "L'Étoile de Mer", une magnifique villa située à la côte où j'ai séjourné avec Julie pendant les vacances. Pour ma part, Julie me laisse indifférent. Mais pas la mer. Ainsi Julie remonte-t-elle encore, elle en veut trop, comme toujours, elle dit qu’elle m'aime, qu’elle veut faire sa vie avec moi, qu’il faut songer à l’avenir, lui donner un but, faire des enfants, engendrer d’autres temps, mais elle ne sait pas cuire un œuf. Je crois que c’est devenu une manie, chez elle, de me pourchasser. Qu'attend-elle exactement de moi ? En tout cas, le mariage et la famille l’obsèdent. Des amis me disent qu’elle est belle, que j’ai de la chance. Comment pourrait-elle ne pas être jolie ? Ses journées, elle les passe devant la télévision, vautrée sur un divan, avec, à portée de main, un arsenal de cosmétiques et un miroir, où elle ne se lasse pas de moduler son apparence. Parfois, je lui pose une question idiote, par bravade contre le silence:

- Qu’est-ce que tu fais ?

- Tu le vois bien. Je passe mon temps...

Nous échangeons des paroles mécaniques, récupérées d'un banal encodage mental, comme un vieux couple. Pour le reste, Julie ne remue rien dans sa tête, laisse les mots à l’écart, ne se rapproche de la frange d’être que par l’entretien de son corps. C'est vrai qu'elle est belle. De longs cheveux blonds entourent son visage pâle avec des yeux bleus, un nez rond, une bouche moyenne. La nuit, il m’arrive de lui faire l’amour. Je ne l’ai jamais sentie enfiévrée, pas plus que je ne pense avoir vraiment réussi à éveiller ses sens, mais elle s’en moque, ce qu’elle veut, c’est moi, tout entier, aspirer mon trajet, brûler elle-même les copeaux de mes souvenirs, m’en imposer selon son temps à elle, construire ma routine, créer d’autres parcours, fabriquer d’autres chemins de joies et de peines. Parce que j’ai des cheveux noirs, dont une mèche descend sur la joue droite, des yeux brun foncé, luisants, et de belles dents blanches. En fait, elle a décidé que je suis beau. Je sais que je l’emplis tout entière et cela m’exaspère, parce qu’elle s'arroge le droit d'annexer mon temps au sien, l'enroulant dans un cylindre de traditions dont je n'ai que faire. Tout ça parce qu’un jour, son temps s’est posé par hasard sur le mien et que depuis, elle s’est mise en tête de ne plus marcher autre part que dans mes pas. Elle ne regarde plus ailleurs, parsème nos chemins de conventions, les balise «d’on ne peut pas parce que....». Et moi, là-dedans ? Moi, j'habite une coque vide ballottée par la houle, avec ses coulées d’algues, ses rangées de crustacés, ses espaces de coquillages, n'ai d'autres yeux que pour les flambées de soleil moulées dans les courbes marines.

Des échos du couloir. Ça y est, je crois bien que le battant pivote. Soudain, un homme en tablier blanc franchit le rideau et s'installe à mon chevet. Il pose des questions idiotes du genre : "Comment s'appelle le Président des Etats-Unis ?" "Avez-vous une amie ?", "Quel est son prénom ?" Je réponds docilement afin d'en finir au plus vite et réclame à boire.

- On va vous donner une bouteille d'eau. Plate ou pétillante ?

- Plate.

- Respirez normalement, je vais prendre votre pouls...

- Gardez-le donc si vous voulez.

Le médecin sourit, commence à m'ausculter, contrôle ma tension, tandis que l'infirmière me sert un verre d'eau que je vide presque d’un trait.

- Vous en voulez encore ? me demande-t-elle.

- Oui.

A nouveau un bruit de vaguelettes. Je double les mêmes gestes, porte le récipient à mes lèvres et je bois, je bois encore, tandis que des images troubles défilent dans ma tête. Dehors, une grêle drue martèle les carreaux. Elle vient de nulle part comme les images qui s’imposent à moi. Je ferme les yeux. La grisaille est complète, complice, comme dans une salle de cinéma, à l’écran frustré de personnages. J'y place la silhouette de Julie et celle de sa copine Vanessa. L’écran s’anime. Je ne sais pas ce qu’elles se disent, mais je devine qu’elles parlent d’amour et que cela les fait rire. Au bout de leurs éclats, les rivages s’assombrissent à nouveau. On dirait qu’un orage approche...

Hôpital, terre d’accueil ! «Est-ce que quelqu'un, ici, en aime vraiment un autre ?», ai-je brusquement envie de crier en rouvrant les yeux. Aucun son, pourtant, ne sortira de ma bouche. A côté de moi, «l'autre» respire toujours aussi bruyamment. Dort-il ? Qu'en pense-t-il, lui, de l’amour? Porte-t-il aussi cette question-là comme une maladie en incubation ? Il aurait fallu demander à «son temps», à son «voyage». Pour moi, aimer est un mot d’ailleurs, un mot nostalgique, dont l'empreinte, comme dessoudée de mon âme à l'accouchement, reste impalpable. La mort me le restituera-t-elle contre mon dernier souffle ? Du coup, le microsillon se remet à tourner : «Toi, je te tuerai !»

Aïe ! C’est la pommette gauche qui me fait horriblement mal. Je situe mieux la douleur maintenant. Elle est essentiellement faciale. Besoin de parler.

- Vous êtes là ?

Entendre la voix de «l'autre» qui respire toujours aussi bruyamment. Je répète :

- Vous êtes là ?

Question idiote. Bien entendu qu'il est là ! Mais il ne me répond toujours pas. Il séjourne autre part, enfermé dans son voyage. J'ai vraiment très mal à la face. Je me tâte. L'endroit douloureux est gonflé. J'ai mal à regretter de penser. La boîte noire travaille sans relâche. «Toi, Je te tuerai !»

Tout est trouble. Du moment qui précède l'accident, je ne conserve qu'une impression d'entracte bruyant, de déconnexion brutale par rapport à mon corps. C'était surprenant mais pas désagréable. J'ai entendu et vu des gens se presser autour de moi, certains voulaient absolument me sauver, comme si ma vie prenait subitement de l'importance à leurs yeux. C'était ridicule. Qu'est-ce que ces gens-là en avaient à faire que je réintègre mon habitacle de chair ? Pourquoi se sont-ils tellement affairés autour de moi ? Moins de brume. La tentation furtive de me lever et de partir. Comment le pourrais-je avec ce baxter au bras ? Je tourne la tête vers la gauche. Je vois une petite table et une chaise. A droite, c'est le rideau. Je suis content qu'il y ait un rideau. Je voudrais en épouser les plis, comme la mer épouse les ourlets des vagues. Ma mer, celle qui demeure mon fantasme iodé d'absolu, où un ensemble salé de vies se délaient sous le vol des mouettes. Je l’entends à présent qui remonte les récifs de ma mémoire, emplissant mon âme de ses chants de sirène. Je ne sais pas quand, mais j’ai dû être marin, j’ai dû passer ma vie à pénétrer la marée, le sable chaud, les volutes de l’écume, comme pendant mes vacances. Quinze jours de bonheur, avant de me retrouver de l’autre côté d’un bar, à servir des inconnus, qui broient leurs souvenirs derrière un comptoir. Voilà à quoi je perds ma vie. Je remplis des verres de maraudeurs d’existence et pas seulement pour étancher leur soif. Parfois, ils crient, les maraudeurs, chancellent, esquissent l’un ou l’autre pas de danse, chaloupent, en chantant le désarroi de leur passage dans la bière, l’alcool ou le vin rouge. C'est leur manière à eux de voyager, d'accomplir leur périple.

Ce jour-là, il était tard. J’ai refusé de servir un type trop éméché. Il a dit : «Toi, je te tuerai !». C’est tout ce que j’ai retenu. Et j’ai décidé de partir, loin, très loin. Je voulais la mer. Il faisait sombre, j’ai dérapé... ma vie a toujours dérapé. Il faudrait que je retrouve mon temps, celui que je n’aurais jamais dû perdre. Au cœur du vent, il y a encore de l’espoir. Tout un monde en suspens m’attend dans les graines de pluie qui frappent le carreau, comme la houle frappe le hublot. Marin. Oui, j’aurais voulu être marin, rattraper une vie, une autre, celle qui remue, folâtre, vibrionne derrière la fenêtre de mes périples en friche. Le temps d’apprendre, de se souvenir, de revivre et puis de mourir. Je passe le Cap de Mauvaise Espérance. Mes yeux se ferment. Je sens que je vais repartir pour d’autres lendemains de souvenirs, naviguer, naviguer encore, au grand large de mon cœur...

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